Conférence de l’Union des Etudiants Patriotes avec Rémi Brague : « La modernité est-elle un défaut ? »

Vous m’avez demandé de parler de la perte de confiance de la culture européenne en elle-même. Il s’agit d’un phénomène d’une extrême importance car nous sommes parties prenantes de cette culture. Morosité générale chez l’homme de la rue et doute chez les intellectuels. Ce que l’on sent, que l’on commence à percevoir de manière douloureuse est le doute de l’Europe sur elle-même. Par « Europe », je n’entends pas Union Européenne, que l’on peut contester pour bien des raisons, mais la culture qui nous porte, qui en ce moment est tentée chez beaucoup de ses représentants de se livrer à une sorte d’exercice de délectation morose, de doute sur elle-même, assez pénible parfois.
Question : comment définiriez-vous la culture européenne ?
Si j’osais je vous renverrais à mon livre L’Europe la voie romaine. La culture européenne est faite d’éléments grecs, judéo-chétiens et romains. En substance : Platon et les autres philosophes grecs, la Bible, les apports juridiques de Rome. Cette culture, qui repose sur ce trépied, est prise dans le doute. Elle a conquis le monde, elle l’a découvert, concrètement parlant. Christophe Colomb, Louis-Antoine de Bougainville, le capitaine Cook, etc. et ceux qui ont déterré les civilisations qui avaient été oubliées : Egypte, Mésopotamie, Inde ancienne, etc. ce sont des Européens. L’Europe a conquis le monde matériellement puis économiquement. Le monde a été partagé (congrès de Berlin de 1878) : l’Afrique a été partagée comme on se partage un gâteau. Nous sommes de plus en plus amenés à récuser cette entreprise. De plus en plus de gens ne veulent y voir, par exemple, qu’un crime « contre l’humanité ». C’est une connerie monumentale. Et ici le doute devient une repentance indéfinie, qui repose sur une étrange opération intellectuelle consistant à dire : toutes les cultures se valent, la culture européenne n’est pas supérieure aux autres. Elles sont toutes aussi bonnes ou aussi mauvaises les unes que les autres. Par ailleurs on n’a pas le droit de soulever la moindre critique contre des cultures non européennes. Essayez de le faire, vous assisterez à une levée de boucliers.
Question : qui instigue ce doute et émet cette critique ?
Elle vient d’Europe. En parallèle, ceux qui se sont estimés lésés font de l’anti-colonialisme leur fonds de commerce. C’est une manière de se donner de l’importance et éventuellement d’attirer des subventions.
Question : validez-vous la thèse de Philippe de Villiers selon laquelle les groupes industriels et agroalimentaires notamment souhaitent diluer les cultures car une fois que l’on obtient une seule et unique culture, commune à tous, il est possible de vendre le même produit au monde entier ?
Ce n’est pas stupide, et quelque part c’est déjà fait. Il est dans l’intérêt du marché d’avoir face à lui des individus, des consommateurs qui ne seront déterminés dans le choix des produits que par la qualité et la quantité de ceux-ci, sans se demander d’où vient le produit, de quelle façon il est fabriqué, etc. La logique de l’État et la logique du marché marchent d’un même pas : le sujet idéal est l’individu isolé de son prochain et de ses propres racines. Réduit à un porte-monnaie qui s’ouvre et un caddie qui se remplit.
Question : l’État est-il une invention moderne ?
Parle d’État moderne est presque une tautologie. Ce qui existait dans l’Antiquité, c’était la Cité, dans laquelle la distinction entre l’État et la société civile, n’existe pas. Elle n’existe pas non plus dans les royaumes médiévaux. L’État s’est constitué avec la modernité, d’abord sous la forme de L’État absolutiste. Mais L’État dont je parle est l’État donc nous faisons l’expérience maintenant.
Question : la critique de l’histoire européenne, notamment la colonisation, est-elle justifiée dans
les propositions actuelles ?
Il faut voir qui a intérêt à critiquer. On peut prendre l’exemple de l’Algérie. M. Bouteflika dit que la France n’a fait en Algérie que du mal : or c’est très difficile de trouver un agent historique qui n’ait fait que du mal. Pourquoi M. Bouteflika a-t-il dit ça ? pour mettre sur le dos du colonisateur son propre échec : l’échec du FLN à transformer l’Algérie en un pays moderne, où les gens travaillent, où l’argent du pétrole n’est pas monopolisé par une caste de généraux. Un politique doit mentir, c’est même son métier, son fonds de commerce. Ce mensonge est commode. Mais ce qui est intéressant, c’est la critique adressée à l’Europe venant d’Europe. Les discours anti-européens que l’on entend en Asie, dans le monde islamique, peut être en Amérique Latine, à un moindre degré, etc. ne font que recycler une auto-critique européenne. Un exemple très concret : j’ai enseigné à l’Université Paris I de 1990 à 2010. Peu de temps après mon arrivée, un Iranien est venu dans mon bureau. Barbu, sans cravate, se présentant comme un conseiller culturel à l’ambassade de la République islamique d’Iran à Paris. Il voulait faire une thèse sur Léo Strauss. Au bout de quelques minutes de conversation, il s’est avéré que la différence entre Léo Strauss et Claude Levi-Strauss était pour lui assez floue… Leo Strauss a développé une pensée dont l’un des thèmes principaux est la nécessité de rouvrir la Querelle des Anciens et des Modernes, qui eut lieu à Paris en milieu académique entre 1687 et 1688. Il s’agissait de savoir, à partir de questions littéraires, si la littérature français était à la hauteur de la littérature classique grecque et latine. La Querelle s’est développée en un jugement comparatif sur ce qu’avait réalisé l’antiquité classique et ce que réalisait le monde moderne. Le grand argument en faveur du monde moderne : les grandes découvertes, les grandes inventions. Les Antiques ne connaissaient pas l’Amérique, la boussole, la poudre, les progrès du Moyen-Âge dans l’agriculture, etc. Léo Strauss disait : la victoire des Modernes ne va peut-être pas de soi, il faut rouvrir la question et se demander s’il n’y aurait pas dans la vision du monde de l’Antiquité des éléments positifs que nous aurions perdus. Le premier à émettre cette idée est Jean-Jacques Rousseau en 1750 : 1er discours, pour répondre à une question posée par l’Académie de Dijon « le rétablissement des Arts et des Lettres a-t-il contribué à adoucir les moeurs ? » et Rousseau répondit « non ». Astucieusement, mais sincèrement, il expliqua que le monde moderne avait perdu ce qui faisait les vertus civiques des Anciens. L’homme moderne n’est pas à la hauteur des Vies de Plutarque. Et si on lit beaucoup Leo Strauss en Iran c’est que les Iraniens ont compris que sa critique peut être recyclée en faveur de l’Islam le plus rétrograde, face à l’Occident, celui que défendent les mollah. Les ennemis de nos ennemis sont nos amis donc si vous critiquez la modernité, vous allez être du même côté que les mollahs, qui critiquent le relâchement des moeurs dans l’occident contemporain, etc… Donc, comme je l’ai dit précédemment, cette critique, qui semble venir d’ailleurs est en fait une autocritique européenne, parfois justifiée d’ailleurs, je ne me prononce pas là-dessus, et transposée, grossie et rendue grossière, par le fait qu’elle est coupée de tout le mouvement intellectuel européen. Autre exemple : en Russie, le mouvement slavophile, dans le 19e siècle russe, a essayé de montrer que bien entendu, l’Europe était plus avancée que la Russie, mais que cette-dernière avait gardé son âme : la fameuse âme russe. Il paraît que les Russes auraient plus d’âme que les autres, tandis que que l’Europe aurait perdu son âme et se noierait dans un matérialisme desséchant.
Question : pourquoi l’Europe doute-t-elle ?
C’est l’Europe, l’Occident (comprenant les Etats-Unis) qui a réalisé toutes les avancées en direction de la Modernité. Si la Modernité doit douter d’elle-même, l’endroit où ce doute culminera sera précisément l’endroit où le projet moderne sera le plus abouti, à savoir l’Occident. Ma thèse est donc que le doute de l’Occident sur lui-même procède d’un mouvement plus vaste, celui par lequel l’homme, sous sa forme moderne, est amené à douter de sa propre légitimité. C’est pour cette raison que je voulais intituler Le propre de l’Homme, la légitimité de l’humain. Le doute de l’Occident sur lui-même est l’affleurement maximal d’un doute de l’homme moderne sur lui-même. Que signifie moderne ? C’est un mot ancien que l’on trouve dès le Moyen-Âge, époque pendant laquelle il a une signification tout à fait anodine. Cela signifie alors “récent”. En ce sens, l’adjectif “moderne” est glissant ; nous sommes aujourd’hui plus modernes qu’hier et moins que demain. C’est un concept qui fonctionne comme un curseur. A un certain moment, au début de ce qu’on appelle l’ère moderne, une décision intellectuelle de l’emploi a été prise par l’esprit du temps ; on s’est dit qu’à partir de cemoment, nous serions dans l’époque moderne. On a alors inventé une poubelle historique que serait le Moyen-Âge, qui serait soi-disant un lieu d’obscurité, le lieu des ténèbres médiévales. A mon époque, pour l’enseignement primaire, le Moyen Âge était le donjon sous lequel se trouvait les oubliettes où l’on soumettait les serfs au supplice de la goutte d’eau. En ce qui concerne le recul des techniques, c’est le contraire de la réalité : c’est au Moyen-Âge que l’on invente la charrue à versoir, le collier de poitrine, l’assolement triennal, etc… L’idée de Temps modernes est donc une invention moderne qui consiste à dire que l’on introduit dans la tunique sans couture de l’histoire une rupture. On va dire qu’après un certain moment, on sera que Modernes, et on voudra l’être de plus en plus. J’ai cité une remarque d’une romancière qui avait été épinglée par Philippe Murray « l’art avance pour un monde de plus en plus moderne ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Rien, sinon l’immobilisation d’un curseur historique : on avance en s’arrêtant.
Question : ne trouvez-vous pas qu’une des caractéristiques de la Modernité est de confondre le
progrès avec ce qui est nouveau, et non ce qui est mieux ?
Il faut distinguer les avancées techniques, indéniables (on le voit en médecine de manière frappante), mais par ailleurs, dans d’autres domaines, avancer n’est pas forcément progresser. Progresser signifie que l’on avance vers le bien. A partir du XVIIe, encore plus du XVIIIe, on a tiré de la constatation d’un progrès de la connaissance l’idée d’une application de ce progrès au domaine politico-juridique, puis au domaine morale. Newton a une façon d’exprimer en langage mathématique les lois qui gouvernent le système solaire ; aussitôt, les intellectuels s’emparent de l’idée et pensent pouvoir employer la même méthode dans le domaine politico-juridique par l’intermédiaire de réformes, de sorte que l’homme deviendra plus heureux et moralement meilleur. L’idée de progrès, dont beaucoup de nos contemporains sont imbus, repose sur cette transposition. Ce qui est intéressant, c’est l’idée qu’on ne pourrait pas revenir sur les dernières lois sociétales, notamment le Mariage pour tous. Mais cette opération intellectuelle des « avancées » dites irréversibles n’a pas attendu les lois dites sociétales. Que dire de la révision constitutionnelle de 1884 : on décida en 1884 que la forme du régime français ne pourrait jamais être autre que républicaine. On décide qu’il y a une chose irréversible.
Question : on constate, en lisant votre essai Modérément moderne, que vous établissez un lien entre démocratie et modernité. Pouvez-vous nous expliquer ça ?
Bergson dit « la démocratie est d’essence évangélique ». La démocratie est une invention de la modernité reposant cependant sur l’idée chrétienne selon laquelle le prix Nobel comme l’idiot du village, s’ils ne sont pas égaux en intelligence, le sont du moins égaux en volonté : ils peuvent se tromper, mais ils savent ce qu’ils veulent. Donc ils doivent pouvoir voter tous les deux. J’appellerais en revanche démocratisme l’idée que la démocratie déciderait du bien et du mal. Pour en revenir à 1884, on décide du caractère irréversible de la République. Ce qui est irréversible, c’est uniquement le processus naturel. L’énergie se dégrade en chaleur, et on ne peut pas produire la même quantité de mouvement avec la chaleur produite par un mouvement antérieur, il y a une déperdition, c’est une loi physique irréversible. Mais pour les décisions humaines, on peut revenir sur sa décision, nous le faisons tous les jours. Il n’y a d’irréversible que le passé. Logiquement, le problème qui affecte l’Occident devrait se généraliser. On peut se souvenir de cet Allemand professeur d’anglais ayant étudié la philosophie, Horstman, qui au début des années 1980 est intervenu dans le débat de l’Europe occidentale sur les euromissiles. Les pour et les contre l’armement européen face à l’armement soviétique partageaient l’idée d’établir la paix en Europe, excepté Hortsman, qui a pu écrire un livre dont le titre se traduirait par “La sale bête”, à savoir l’Homme. Il voulait une guerre atomique pour débarrasser la Terre de l’Humanité. Voilà un signe de doute de l’Homme européen, comme de l’Homme tout court, que les extra-Européens sont aussi amenés à connaître puisque l’Occident montre toujours la voie.
Ma thèse est qu’il n’y a pas d’autre réponse que métaphysique : on ne peut fonder la légitimité de l’humain à partir de l’humain lui-même ; on ne peut se légitimer, nous sommes déjà là. Il s’agirait de répondre à ce doute en refondant la légitimité de l’humain. Il faut voir dans la forme humaine occidentale l’exacerbation de la forme moderne de l’Humanité. Dans un débat pour ou contre du projet moderne, il s’agit de montrer que l’homme vaut la peine d’être défendu, puis on se demandera de quelle façon. Nous sommes obligés de nous en occuper car c’est un bateau dans lequel nous sommes, et s’il est vrai que le poisson pourrit par la tête, le poisson pourrait aussi guérir par la tête. Comme philosophe, je peux poser le diagnostic ; mais le traitement, c’est le travail du politique, du décideur de manière générale, qu’il soit politique ou économique.
Question : l’éviction des humanités dans l’enseignement secondaire – également dans l’enseignement supérieur – et notamment des langues antiques, n’est-elle pas un aspect du doute ?
J’ai personnellement étudié les langues antiques, et je suis extrêmement content de pouvoir lire le latin et le grec dans le texte ; et je souhaiterais que l’on fasse cesser ce travail de sape qui a commencé finalement avec la réforme Fouchet en 1964-1965. Il y a longtemps que l’on détricote l’enseignement des langues classiques. Pourquoi cela vaut-il la peine de les défendre, et d’en faire ? Les arguments d’ordre esthétique ont leur poids ; cela dit on pourrait dire de même de la littérature chinoise. Il y a en revanche un argument assez fort que j’indique dans l’essai “l’Europe, la voie romaine” où j’essaie de montrer que l’Antiquité gréco-latine est intéressante pour nous, pour deux raisons à première vue contradictoires, d’abord parce que c’est nous, et parce que ce n’est pas nous. Ce sont des ancêtres, mais ce sont des ancêtres que nous nous sommes choisis. Le rapport à l’antique est particulièrement pertinent parce qu’il témoigne d’une attitude de l’ensemble de la culture européenne, puis occidentale. Le geste européen consiste à se sentir inférieur par rapport à un ancêtre, qui n’est pas le nôtre, à s’approprier cet héritage qui ne nous est pas parvenu de manière immédiate mais qui doit être acquis. C’est ce que j’appelle “l’attitude romaine”.
Question : les droits de l’homme sont devenus une religion, ne sont-ils pas un moyen d’évincer les devoirs ?
Les droits de l’homme consistent à considérer bien ou mal des choses terriblement banales. On n’a pas attendu la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 pour savoir que ce n’était pas bien de tuer son prochain. Seulement, ces règles s’exprimaient en style grec, comme une incitation à la vertu, sous la forme de commandement, dans le style biblique. Le contenu est vieux comme le monde, et il serait difficile d’imaginer un autre contenu : peut-on imaginer une société où il serait loisible de s’entretuer ? Ces banalités sont mises au compte de l’Homme ; mais on ne sait pas ce qu’est l’Homme, ou de moins en moins. On a une sorte de « crise des ciseaux » : d’un côté, on nous bassine avec les droits de l’homme, et l’homme a de plus en plus de droits ; d’autre part, on sait de moins en moins ce qu’est l’homme, et pourquoi il faudrait que ce bipède sans plume ait des droits. De quel droit aurait-il des droits ? Il y a une inflation de droits nullement pondérée par des devoirs. On voit une inflation des « droits à », non des droits de (ne pas être tué etc.), ce qui signifie qu’on doit me donner.
Question : la modernité est-elle incompatible avec la religion ?
Le XIXe siècle a été un bouillonnement de religion : religion de l’humanité, les Mormons, etc. Les religions du XXe siècle en refusent simplement le nom. En effet, on pourrait donner un premier critère, empirique, propre aux religions : ce dont on ne rit pas. Voit-on des journaux de Charlie Hebdo rire des droits de l’homme, de l’antifascisme, de l’anticolonialisme ? Personne n’ose rire de ces choses-là.
On pourrait trouver un second critère : le sacrifice humain. Combien de sacrifices humains pour une divinité comme la Classe ou le Prolétariat ? Voilà des divinités qui ont besoin de beaucoup de sang.

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