Mélenchon, « l’ancienne France » t’emmerde !

Depuis quelques temps, il est légitime de se demander si Mélenchon ne suit pas la route d’une relégation à un rôle d’opposant contrôlé au pouvoir en place… Sa campagne électorale, lors de l’élection présidentielle de 2017 avait pu laisser penser qu’il pouvait s’élever à l’auguste rang de chef de l’Etat, au moins dans la posture et les discours : la marseillaise et le drapeau tricolore étaient de rigueur, la communauté nationale était sainement exaltée comme contre-feu salutaire des divisions communautaires, sociales et territoriales. Fini le rouge qui tâche de sa campagne de 2012 et l’invocation « des Arabes et des Berbères » sans qui la France ne pouvait avoir d’avenir.

Une fois passée cette acmé, voilà Mélenchon réempêtré dans les oppositions idéologiques qui brouillent la cohérence de son parti, tiraillé entre « gauchistes » (militants communautaires) et « patriotes de gauche » (souverainistes sociaux dont le chef de file est Djordje Kusmanovic). Mélenchon aboie toujours aussi fort sur l’estrade, mais n’assume plus ses propos une fois placé devant son ennemi, comme à Marseille (1). Ennemi face auquel il se trouve étonnamment amadoué, presque conciliant voire gêné.

Les indigénistes sont toujours là, indéboulonnables, tandis que les saines positions sur l’immigration de Djordje Kusmanovic, en phase avec les attentes du peuple, sont contrebattues au sein même de la France Insoumise (2). Entre ces factions en lutte au sein de sa propre formation, Mélenchon ne tranche pas, préférant ménager la chèvre et le chou, glissant paresseusement dans le siège confortable réservé à l’opposition contrôlée : il faut pour cela quitter la posture gaullienne supra-politicienne, laisser derrière soi le poids et le sérieux de l’affirmation proprement politique de la puissance, de l’indépendance nationale, le poids de la suprême et non-négociable unité souveraine opposée aux communautés, tribus, intérêts particuliers, lobbies, ainsi qu’aux influences étrangères et supra-nationales (Union Européenne).

Il fallait donc s’y attendre, les poncifs gauchistes sont de retour à mesure que la distance par rapport au vrai Politique s’accroît. Ce renoncement au Politique transcendant les factions rivales s’accompagne presque mécaniquement d’une complaisance envers les communautarismes, une véritable noyade dans le marigot sub-politique des intérêts particuliers, indigne d’un véritable chef d’Etat français.
Les refrains immigrationnistes et communautaristes refont donc surface comme un cancer : témoin cette saillie en Seine-Saint-Denis dont la population serait censément « la France nouvelle », recyclage du refrain de 2012 relatifs aux « Arabes » et « Berbères ». Cet événement offre l’occasion d’une réflexion de plus grande ampleur sur le parti de Jean-Luc Mélenchon. La vigueur patriote de 2017 reléguée loin derrière, la France Insoumise fait revenir au grand galop le naturel qu’elle avait tenté de chasser il y a un an, ce « naturel » devant être compris comme les tendances gauchistes qu’incarnent évidemment ses lieutenants Obono et autres Clémentine Autain, mais moins évidemment ce jeune militant de gauche que Mélenchon lui-même fut durant sa jeunesse, et qu’il se refuse à tuer.

La France nouvelle ? Ces populations, majoritairement d’origine immigrée, dont le géographe Christophe Guilluy a montré les indéniables chances d’ascension sociale, ainsi que l’importante mobilité professionnelle et territoriale, sont en réalité bien intégrées – quoi qu’ils en pensent eux-mêmes – aux métropoles, cœur battant de l’économie (3). Elles ne sont donc pas, loin de là, représentatives de « la France », ni même des vraies « classes populaires ». Elles forment ce que le discours médiatique et l’expertocratie qui lui donne son peu de densité appellent les « populations défavorisées » voire « discriminées », soit l’écran de fumée diversitaire que l’on tisse pour masquer les véritables fractures sociales (4). A la marge des métropoles mais toujours en lien avec elles, avec leurs avantages, opportunités d’emploi et services publics, ces populations ne sont pas les plus laissées à l’abandon lorsqu’on les compare à cette « France périphérique », celle des chômeurs, des travailleurs en difficulté, celles des gilets jaunes, soit 60% de la population ! Eux sont les vrais laissés-pour-compte de la mondialisation et de son corollaire géographique, la métropolisation.

Cette France périphérique, majoritaire, cette classe moyenne en effondrement permanent ne ferait donc pas partie de la « France nouvelle » sur laquelle Mélenchon compterait s’appuyer pour « tout changer » ? Et quand on sait ce qui attend notre pays en termes de flux migratoires issus d’Afrique subsaharienne (5), le chef de LFI ne miserait-il pas sur un prolétariat de substitution destiné à remplacer les classes populaires actuelles, pas assez à gauche, trop désillusionnées et abstentionnistes ? Cette complaisance face à l’avancée démographique d’une population d’origine étrangère dont rien n’indique les qualités majoritaires d’intégration civique et culturelle rappelle des procédés clientélistes bien connus à gauche (6), ainsi qu’une certaine veulerie face aux indéniables menaces qui en découlent et qui menacent tout autant des standards culturels qui nous sont chers que les principes républicains les plus fondamentaux, tels que la laïcité.

Car revenons aux propos de Mélenchon : s’il y a une « nouvelle France », y a-t-il alors une « ancienne France », une France du passé en quelque sorte, destinée aux oubliettes ? C’est l’idée perfide qui sous-tend son propos. Mélenchon a de toute évidence repris en main les vieilles recettes du PS, consignées dans ce que Guilluy appelle la « feuille de route identitaire » de Terra Nova (7) : abandonner les ouvriers pour leur préférer les minorités ethniques, récupérées dans un discours politique intéressé, comme des vaches dont on flatte la croupe, avant d’en traire les voix.

Ce sursaut de xénolâtrie s’explique par l’utilisation de cette ficelle usée : le fameux think-tank conseiller du PS n’avait-il pas préconisé à des fins de vigueur électorale, dans sa publication de 2011, d’instituer sans l’avouer une véritable préférence immigrée ? A cet égard, c’est bien Terra Nova qui parla, avant Mélenchon, de « France de demain ». (8) Le PS comme horizon ultime d’une France Insoumise ayant renoncé à une véritable ambition politique, c’est le funeste destin qui attend un Mélenchon en passe d’être, au sein de son propre parti, sûrement remplacé (oui, lui aussi) par d’autres, plus fringants et plus jeunes.

Quoi qu’il advienne de cette formation, elle se condamne à rester la piteuse aile gauche de l’opposition au parti central, opposition que l’on fera mousser lorsqu’il sera nécessaire de garder la cohésion dans les rangs de LREM, comme un chien de berger mord de temps en temps le jarret des moutons pour empêcher le troupeau de se débander…

(1) L’Express, 08/09/2018, « Marseille : quand Mélenchon croise Macron… et rétropédale » : https://tinyurl.com/y7kfvkvf
(2) Le Monde, 13/09/2018, « Mélenchon désavoue son porte-parole, et ses propos sur l’immigration » : https://tinyurl.com/ydchzs7s
(3) La France périphérique, Christophe Guilluy (2014) : « Comme l’a montré l’économiste Pierre Veltz, avec la mondialisation, les activités industrielles se concentrent désormais dans les grandes métropoles qui constituent aujourd’hui une « économie d’archipels et de réseaux ». […] En France, on estime que les 4 régions contenant les principales agglomérations fournissent 52,6% de la valeur ajoutée française […]. Si on ajoute les autres métropoles (Toulouse, Nantes, Bordeaux, Rennes, Montpellier, Aix-Marseille) on obtient plus de 80% de la production nationale. » (Chapitre 3, « La France des métropoles »).
(4) Fractures françaises, Christophe Guilluy (2010) : « Stigmatisée et victimisée, la « banlieue-ghetto » participe à la construction d’une représentation erronée de la société française. Hormis le fait qu’elle empêche de poser le véritable diagnostic des quartiers sensibles, elle masque l’importance des nouvelles dynamiques urbaines et sociales. La situation des banlieues est d’accord la conséquence de l’émergence d’une nouvelle géographie sociale insuffisamment prise en compte. » (Chapitre 1, « Un ghetto intellectuel et médiatique »).
(5) Voir les analyses et prédictions de Stephen Smith dans son essai La ruée vers l’Europe (2018) : « L’Europe vieillit et se dépeuple. L’Afrique déborde de jeunes et de vie. Une migration de masse va se produire. Son ampleur et ses conditions constituent l’un des plus grands défis du XXIème siècle. L’Union Européenne compte aujourd’hui 510 millions d’habitants vieillissants ; l’Afrique 1,25 milliard, dont quarante pour cent ont moins de quinze ans. En 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. D’ici à 2100, trois personnes sur quatre venant au monde naîtront au sud du Sahara. » (Quatrième de couverture).
(6) Fractures françaises, Christophe Guilluy (2010) : « En épousant l’économie de marché, les socialistes français adoptent aussi une sociologie « américaine », directement influencée par la question du ghetto. L’attention de plus en plus grande pour les banlieues et les minorités ira ainsi de pair avec une indifférence croissante pour la classe ouvrière en particulier et, plus massivement encore, pour les couches populaires des espaces périurbains et ruraux. Ce basculement du social vers le sociétal est corroboré par l’omniprésence du thème des banlieues et/ou de la question ethnique dans tous les discours politiques ». (Chapitre 2, « La gauche française dans le ghetto »).
(7) La France périphérique, Christophe Guilluy (2014) : la véritable « feuille de route de la gauche est désormais celle de Terra Nova, tout simplement parce qu’elle correspond véritablement à ce qu’est le parti socialiste aujourd’hui, un parti libéral mâtiné de « gauchisme culturel », selon l’expression de Jean-Pierre Le Goff. »
(8) « Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? », Terra Nova, 2011 : « En France, comme partout en Europe et en Amérique du Nord, l’électorat de la gauche est en mutation. La coalition historique de la gauche centrée sur la classe ouvrière est en déclin. Une nouvelle coalition émerge : « la France de demain », plus jeune, plus diverse, plus féminisée. Un électorat progressiste sur le plan culturel. » (En ligne : https://tinyurl.com/yau7n8ts).

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